«L’OM vit au-dessus de ses moyens»

15 juin 2011 Par 
Interview réalisée par Rémy Lacombe pour France Football
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Dans le France Football du mardi 14, le futur Président du Conseil d'Administration de l'OM, Vincent Labrune, livrait une interview fleuve où tous les sujets ont été abordés : La modification de la gouvernance et ses raisons et, surtout, l'avenir du club.

Le conseil de surveillance de l’OM, dont vous êtes le président, a décidé, jeudi dernier, d’évincer Jean-Claude Dassier et le directeur général Antoine Veyrat. Pourquoi ?
Aujourd’hui, le rôle principal de l’actionnaire de l’OMn’est pas de se concentrer sur le court terme ou la gestion du quotidien, mais d’anticiper le moyen et le long termes. Le seul sujet qui lui importe, c’est l’avenir du club. Partant de ce principe, l’intérêt général doit primer sur les intérêts particuliers. Il y avait une urgence financière et une priorité sportive consistant à maintenir le plus haut niveau possible de compétitivité. Pour mettre en oeuvre cette équation assez complexe, l’actionnaire a estimé, d’une part, qu’il fallait tout faire pour garder Didier Deschamps et, d’autre part, qu’une nouvelle organisation était indispensable afin d’avoir une vision plus globale et plus précise de la situation financière.

Quels étaient les reproches faits à Jean-Claude Dassier ?
Notre réflexion n’a pas porté sur les hommes, mais sur l’avenir du club. On n’enlèvera pas à Jean-Claude Dassier d’avoir été le président qui a permis à l’OM de renouer avec les titres. On ne remet pas en cause son bilan sportif pas plus que d’autres aspects de son travail. À l’inverse, l’actionnaire lui avait confié dès le premier jour un cahier des charges très précis qui tient en une phrase : les comptes doivent être à l’équilibre. En juillet 2009, à la mort de Robert Louis-Dreyfus, Margarita voulait quitter l’OM. À titre personnel et par rapport aux engagements que j’avais avec Robert, je lui ai rappelé que ce dernier n’aurait jamais vendu le club et sûrement pas avant d’avoir gagné des titres. J’ai su la convaincre. Elle m’a dit : “D’accord, mais à la condition que ça ne me coûte pas d’argent. Et si ça doit m’en coûter, ce sera pour faire des investissements qui valorisent le club ou qui renforcent l’équipe, pas pour combler des déficits.” C’est ce cahier des charges qui avait été transmis à Jean-Claude Dassier.

Et qu’il n’a pas respecté ?

Aujourd’hui, l’actionnaire est dans l’obligation d’injecter 20 M€. Elle ne met pas cette somme parce que ça lui fait plaisir ou pour acheter des joueurs, mais parce que la survie du club à moyen terme est en jeu. Par rapport à la situation globale de l’OM, il n’est donc pas incohérent que les deux personnes en charge du secteur sportif, qui a donné satisfaction, à savoir Didier Deschamps et José Anigo, restent avec nous, et que les deux personnes en charge du secteur financier soient amenées à nous quitter.

Dassier avait encore un an de contrat, que vous allez donc être contraint de lui payer ?
La famille Louis-Dreyfus s’est toujours bien comportée avec les dirigeants qui quittaient le club dès lors que ces derniers se comportaient bien avec elle. On va donc discuter tranquillement et sereinement avec lui.

Vous ne changez pas seulement de président, mais aussi de directeur général…
Pour Antoine Veyrat, la décision est sans doute un peu dure. Il était là depuis quatre ans, il travaillait beaucoup et était apprécié par les salariés du club. Mais la nouvelle gouvernance voulue par Margarita ne lui laissait pas de place dans l’organigramme.

Ne prenez-vous pas un risque en coupant les têtes dans une période où les résultats sportifs de l’OM sont bons ?

Les risques, on les a pris en 2009 en évinçant un président, Pape Diouf, qui venait de finir deuxième du Championnat avec 77 points et 22 victoires. Dans la foulée, l’actionnaire a investi 45M€ pour constituer une équipe capable de gagner le titre. Le départ de Pape Diouf nous condamnait à être champions. On n’a jamais remis en cause sa compétence, sa légitimité, ou la qualité de son travail. Le problème, sur la fin, c’était la relation de confiance avec l’actionnaire, qui rendait son départ inéluctable.

C’est tout de même une nouvelle preuve de l’instabilité chronique de l’OM?

Alors, expliquez-moi où est l’instabilité…L’OM peut compter aujourd’hui sur un actionnaire présent depuis quatorze ans, un président qui travaille avec Robert Louis-Dreyfus, puis avec Margarita, depuis 2004 et qui dirige le conseil de surveillance depuis 2008, un entraîneur qui entame sa troisième saison et un directeur sportif qui a signé sa première licence au club en 1976. Cet organigramme est, au contraire, celui de la stabilité.

Pourquoi l’OM est-il dans une situation financière difficile ?
La gestion du dernier mercato, à l’été 2010, a pesé très fortement dans la décision que nous venons de prendre. En mai 2010, l’OM a renoué avec le titre dans des conditions optimales. Hélas, la situation s’est dégradée dans les trois mois qui ont suivi. Sur la forme, le club a donné une image plutôt confuse et, sur le fond, il a procédé à des investissements excessifs par rapport à ses moyens tout en provoquant des dommages collatéraux dans les rapports entre les individus. Depuis fin août 2010, il était clair que c’était la dernière fois que ça se passerait comme ça. L’actionnaire ne peut plus se permettre d’avoir un intermédiaire, elle doit être certaine que les décisions prises seront conformes à ses volontés.

Pourquoi ne pas avoir changé la direction tout de suite ?
Le mercato ne nous avait pas plu, mais on n’avait rien décidé de façon formelle et concrète. On voulait donner la priorité au sportif et des changements à la tête du club en cours de saison n’auraient pas eu de sens. Mais il y avait des fractures entre les individus qui nous
ont obligés à modifier l’organigramme.

Auriez-vous pris la même décision si l’OM avait été champion ?
Un club de football, c’est deux choses : le sportif et le financier. En 2009, la priorité avait été donnée au sportif. À l’inverse, fin mai 2010, l’actionnaire et le conseil de surveillance avaient acté que le financier devait reprendre la main et que les salaires et les primes des joueurs devaient baisser de 10 %. Nous savions que les trois années à venir (2011, 2012, 2013) allaient être compliquées, entre les travaux du
Stade-Vélodrome qui vont nous faire perdre 24M€, l’incertitude sur les droits TV, le retrait du DIC (droit à l’image collective) et la baisse de nos recettes de sponsoring. Pour autant, cela ne signifiait pas qu’on ne voulait pas renforcer l’équipe. D’ailleurs, c’est à ce titre que l’actionnaire, en juillet 2010, a prêté8M€, une somme que le club n’avait pas, pour acheter Alou Diarra.

Qui n’est jamais venu…
Qui n’est jamais venu, voilà… Peut-être qu’un jour on nous dira pourquoi (sourire). Mais l’actionnaire n’est pas là pour choisir les joueurs. On a donc donné 8M€, on a vendu Mamadou Niang pour 9M€ et Koné pour3M€, ce qui fait 20M€de recettes. Et derrière, on a dépensé 40 M€. Donc, titre ou pas, la situation financière au terme de cette saison aurait été la même. La vérité, c’est que l’OM vit au-dessus de ses moyens depuis de nombreuses années. Certes, le club disputera pour la cinquième fois de suite la Ligue des champions. Mais si, tous les ans, il y a un écart trop important entre les achats et les ventes de joueurs, le système n’est pas viable. Et l’actionnaire aurait fini par dire stop. Dans les trois ans qui viennent,
il faut que tout le monde se serre les coudes et qu’il n’y ait plus le moindre dérapage financier afin de permettre au club d’arriver dans son nouveau stade dans les meilleures conditions.

Margarita Louis-Dreyfus est-elle toujours attachée à l’OM ?
C’est une femme exceptionnelle. Son engagement depuis la mort de “RLD” est incroyable. Depuis deux ans, elle a toujours été là pour soutenir le club et elle a investi plus d’argent que Robert sur ces cinq dernières années. Aujourd’hui, elle met 20 M€. C’est un signe très, très fort ! Cela montre son attachement et son amour pour le club. Dans la foulée, elle met en place une organisation où, pour la première fois depuis 2000-01, période où Robert a été président, c’est l’actionnaire qui dirige en direct. À la mi-juillet, nous devons sortir 16M€ pour payer les traites sur les transferts de Rémy, Gignac, Lucho et Mbia. Le club ne dispose pas de cette somme. Ces 20M€ vont servir à cela et à constituer un début d’enveloppe pour le mercato.

Pourquoi avez-vous mené personnellement les discussions avec Didier Deschamps en lieu et place de Jean-Claude Dassier ?
En principe, ce n’est pas à l’actionnaire d’entrer dans ce genre de discussions. Si on en est arrivés là, c’est qu’il y avait un déficit de communication entre le président et son entraîneur. La présence de Didier Deschamps pour les trois saisons à venir était LA priorité de l’actionnaire. Le principal responsable des quatre titres en deux ans, c’est lui ! Pour nous, il est le garant des résultats sportifs au niveau où l’OM doit se situer, c’est-à-dire une équipe qui joue le titre tous les ans. Partant de là, s’il se révélait que cette priorité était incompatible avec le maintien de l’équipe en place, on se devait de l’assumer.
Didier est exigeant, ça tombe bien, moi aussi. Didier veut professionnaliser le club, ça tombe bien, moi aussi. Didier veut qu’on progresse, moi aussi.

Deschamps a quand même dû vous demander des garanties ?
Nous n’avons pas mené une négociation, nous avons eu des discussions intelligentes et constructives sur l’avenir de l’OM. C’était ça, le sujet ! Didier se sent concerné par l’avenir de l’OM, et nous, on ne voulait pas simplement mettre un pansement pour le garder jusqu’à la fin de son contrat en juin 2012.

A-t-il été près de partir ?
J’ai toujours considéré que le jour où Didier Deschamps aurait l’opportunité d’aller dans un des quatre ou cinq meilleurs clubs européens, il quitterait l’OM, et ça, je le comprendrais, car son ambition ultime, c’est de gagner la Ligue des champions. Or, l’actionnaire n’est pas en mesure de lui donner 100 ou 150M€pour assouvir cette ambition. Lorsque je l’ai rencontré à la veille de la finale de la Coupe de la Ligue, j’ai constaté, à ma grande surprise, qu’il était psychologiquement prêt, non seulement à quitter l’OM, mais à le quitter pour un club de niveau équivalent, voire inférieur. Là, je me suis rendu compte que la situation était plus compliquée qu’on ne l’imaginait. Sachant qu’il n’aurait pas d’argent pour recruter et que le fonctionnement général du club ne lui convenait pas, il aurait été facile pour lui de justifier son départ.

Comment l’avez-vous convaincu de rester ?
Je lui ai dit trois choses : 1. On compte sur toi. 2. On prolonge ton contrat. 3. On va mettre en place l’organisation la plus simple et la plus rationnelle pour faire progresser le club. L’OM, ça repose sur quoi ? Depuis quatorze ans, sur un homme, Robert Louis-Dreyfus, et aujourd’hui sur sa femme, Margarita, qui sont les garants absolus de la pérennité du club. Et derrière, sur deux personnes indispensables : Didier Deschamps, qui est un très grand entraîneur, et José Anigo, qui joue un rôle central et très important dans la vie du club.

Entre Deschamps et Anigo, ce n’est pourtant pas l’entente cordiale ?
Je sais que la rumeur essaye de les opposer en permanence. Moi, ce n’est pas mon problème. Ce qui m’intéresse, c’est qu’ils ont un point commun : ils veulent le succès de l’OM. Plutôt que de les opposer sur
des rumeurs, je préfère capitaliser sur ce point commun. Si on reste sur ce principe, il n’y a pas de raison qu’on n’y arrive pas.

Pour convaincre Deschamps, il fallait aussi convaincre son agent, Jean-Pierre Bernès…
Oui, à la fin. Et là, contrairement à ce qu’on racontait, j’ai trouvé un allié précieux qui a poussé pour que Didier reste.

Comment l’OM pourra-t-il constituer une équipe performante dans le contexte financier que vous venez de décrire ?
Avec notre budget (le 1er ou 2e de Ligue 1 avec Lyon), nous pouvons avoir de grandes ambitions sportives, y compris sur le plan européen, à condition de se contraindre à une grande rigueur financière, de rationaliser notre politique salariale et d’être réactifs et intelligent dans les recrutements. Dans un club, les ambitions sportives et financières convergent. Les bons résultats poussent toujours un club vers le haut, y compris en termes financiers. Tout le monde peut comprendre qu’un club qui fonctionne sur un déficit qui doit être comblé et non sur une vision du long terme n’a pas d’avenir durable et stable. C’est parce que l’on veut une équipe encore plus compétitive que l’on va imposer des règles financières strictes. Ce sont ces principes qui guideront la nouvelle équipe dirigeante.

L’OM a la réputation d’acheter cher et de mal vendre…
C’est vrai. Je ne vois pas pourquoi l’OM serait le seul club français qui achète les joueurs au double de leur prix et les revend à la moitié de leur valeur. L’OM doit jouer le titre tous les ans, c’est clair ! Si le club est bien géré et qu’on fait les bons choix, on doit y arriver. À cet égard, la signature de Morgan Amalfitano est une très bonne opération. Il était libre et a été recruté dans des conditions conformes au cadre défini. Cette opération a montré, en outre, que Didier et José pouvaient fonctionner ensemble.

Comment va se passer la nouvelle organisation ?
Je serai le président du conseil d’administration, avec tous les pouvoirs financiers. Je tiens d’ailleurs à préciser que je ne serai pas salarié de l’OM. Au quotidien, je vais m’appuyer sur Philippe Perez, qui s’installera à Marseille et aura en charge la direction générale et financière, sur Didier Deschamps pour toute la partie sportive et sur José Anigo pour le recrutement, la politique de formation, la sécurité, les relations avec les supporters et qui aura également le titre de conseiller du président. À terme, il n’est pas interdit de penser que José puisse se positionner comme le Bernard Lacombe de l’OM.

Allez-vous vous installer à Marseille ?
Le président du conseil d’administration n’a pas vocation à être présent à Marseille tous les jours pour faire de la figuration ou de la présence. En revanche, je vais y aller régulièrement pour mettre en place des méthodes de travail entre Didier Deschamps, José Anigo et Philippe Perez, procéder à des arbitrages et trancher. J’irai bien évidemment rencontrer les supporters et les principaux élus, qui sont des acteurs incontournables de la vie du club. Pour autant, l’environnement marseillais a tendance à faire monter un peu la température. Or, l’actionnaire se doit de prendre de la hauteur pour penser à l’avenir et garder la tête froide.

Êtes-vous actionnaire de l’OM à titre personnel ?
Margarita Louis-Dreyfus possède 99,7%des actions du club. Je ne suis donc pas actionnaire de l’OM à titre personnel. Mais je suis le représentant de l’actionnaire depuis que Robert m’a confié, en janvier 2008, le mandat de PDG d’Éric Soccer, la holding qui détient 99%des parts de l’OM, et le mandat de président du conseil de surveillance. Moi, je travaille pour Margarita Louis-Dreyfus. Ma mission est de gérer son actif Olympique de Marseille au mieux de ses intérêts. Il ne faut jamais oublier que Robert, puis Margarita investissent leur argent personnel. La famille Louis-Dreyfus, ce n’est pas un fonds d’investissement ni une banque. Il est donc normal que l’actionnaire sache ce que l’on fait de son argent et qu’il joue un rôle.

Après avoir évincé Pape Diouf, puis Jean-Claude Dassier, on va forcément croire que vous aviez envie de ce poste ?
Je ne peux pas empêcher les gens de parler, mais ceux qui me connaissent savent que si je suis fou de foot et dingue de l’OM, être président du club n’a jamais été un objectif. D’ailleurs, quand Pape Diouf est parti, c’était le moment idéal pour lui succéder.
L’actionnaire allait injecter 45M€pour renforcer une équipe qui venait de finir deuxième. Si j’avais rêvé de ça, j’y serais allé tout de suite, d’autant que nous étions dans les meilleures conditions pour renouer enfin avec le succès. Aujourd’hui, je deviens président dans une période plus compliquée financièrement et un environnement concurrentiel accru quand on voit l’arrivée des Qataris au PSG. Si je suis là, c’est avant tout pour garantir la pérennité financière de l’OM.

Vous allez être obligé de monter en première ligne et de prendre des coups…
Depuis quelques années, les présidents de club sont devenus des personnages du barnum médiatique qui entoure le monde du foot. Les présidents salariés, qui n’ont pas le pouvoir financier, se servent des médias pour légitimer leur pouvoir, notamment vis-à-vis des supporters. Aujourd’hui, le président de l’OM a le pouvoir financier. Il ne sera donc pas, ni de près ni de loin, un personnage quotidien et récurrent de la vie médiatique du club. Mon boulot, c’est de prendre des décisions et de les assumer. Je ne m’exprimerai que lorsque j’aurai quelque chose d’important à dire. Dans un club de foot, les stars, ce sont les joueurs et l’entraîneur, certainement pas les dirigeants.

Vous serez donc un président à l’anglaise ?
Effectivement, c’est vers ce type d’organisation que nous allons tendre. À Manchester ou à Arsenal, on connaît qui ? Ferguson et Wenger, pas le patron du Board. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas derrière eux des dirigeants qui bossent comme des dingues et qui tiennent les comptes.